Lettre du DPCPublié le 30 mai 2017

Lors de mon entrée en pratique active en 1975 (je sais, je ne suis plus très jeune!), je commence ma vie professionnelle en pratique privée avec 6 autres confrères à Laval. À mon premier mois de pratique, si peu achalandé (les cliniques sans rendez-vous n’existaient pas encore… Oui, je suis un peu vieux), j’ai demandé à mes collègues : « Y-a-t-il des activités d’éducation médicale continue à la clinique ? ».

Tous en cœur m’ont répondu : « Non, mais ce serait une bonne idée! Tu pourrais organiser cela pour nous! »

Alors, j’ai fait une petite étude de besoins « maison » pour connaître certains sujets de mise à jour pour nous. Fier de cet exercice, j’ai donc organisé des sessions matinales (8 h à 9 h) de formation continue une fois par semaine, sur des sujets variés qu’on organisait nous-mêmes, après avoir fait quelques recherches pour avoir des données probantes à présenter à nos collègues et ainsi partager notre savoir.

C’était des formations magistrales avec des acétates (eh oui avant les diapositives et les PowerPoint…).

On discutait aussi de certains cas problématiques rencontrés et on échangeait sur nos approches et nos traitements pour vérifier nos connaissances avec nos confrères. Une bonne manière d’apprendre.

C’était le bon temps! Puis après quelques séances, quelqu’un a mentionné qu’on pourrait prendre notre petit-déjeuner en même temps que les présentations pour sauver du temps avant le début des sessions matinales. Donc, on commença par acheter des brioches et des croissants et on prenait le café de la clinique.

Évidemment, aucune contrainte, on répondait à des besoins ressentis, pas d’objectifs précis sauf de se mettre à jour pour maintenir nos compétences. Aucune discussion sur les méthodes appropriées pour mieux apprendre, cependant de bonnes interactions comparant nos pratiques actuelles avec la littérature. Pas d’évaluation, mais on espérait changer nos pratiques pour augmenter la qualité des soins offerts et finalement le mieux-être de nos patients.

On était loin des normes éducatives en DPC qui n’étaient qu’à leur balbutiement à cette époque. Les notions d’andragogie et d’études des résultats de même que les conflits d’intérêts ne nous venaient même pas en tête. On était un petit groupe (7 médecins généralistes) qui s’offrait une formation continue, sur mesure, répondant à nos besoins de nous améliorer, sur place, sans frais (sauf les croissants et les brioches).

L’industrie pharmaceutique n’était même pas au courant de cette innovation pédagogique matinale (du moins au début). C’était le bon temps, pas d’influence de l’industrie pharmaceutique, pas d’obligation de participer (mais tous venaient!), pas de système de crédits, pas de crédits 1 ou 2 ou 3, pas d’heures à accumuler pour conserver notre droit de pratique. Pas de surveillance extérieure sauf notre Code de déontologie qui nous obligeait à nous maintenir à jour, mais que tous ignoraient (qui lit son code de déontologie le matin avant de commencer à voir des patients!).

C’était le bon temps! On apprenait et j’ose espérer qu’on changeait nos pratiques dans la bonne direction sans se soucier de cumuler des heures ou des crédits pour une organisation extérieure loin de nos besoins réels. Évidemment, il y avait à cette époque des Congrès bien organisés par les universités, la Fédération des médecins omnipraticiens du Québec, le Collège des médecins de famille du Canada et quelques autres organisations. Mais il fallait se déplacer et débourser certains frais pour y participer et parfois ces activités ne répondaient pas réellement à nos besoins pratiques quotidiens.

Ces rencontres matinales étaient l’occasion idéale d’ajuster nos pratiques en groupe pour augmenter nos connaissances et bénéficier de l’expérience des plus vieux d’entre nous (j’étais, je vous le rappelle, le plus jeune du groupe, frais sorti d’un internat multidisciplinaire). C’était un genre de mentorat pour sécuriser les plus jeunes avec les pratiques des plus expérimentés. C’était aussi la mise à jour des plus vieux aux pratiques plus modernes. C’était donc gagnant-gagnant au profit des patients.

Car, fait à noter, j’étais bien meilleur pour réanimer un patient (très rarement vu en clinique privée avec rendez-vous!) que pour traiter un cas de dermatologie ou une dépression qui se présentait en pleurant dans mon bureau. J’avais peu appris sur les cas ambulatoires dans ma formation d’interne en milieu hospitalo-universitaire-tertiaire. Je me sentais moins formé pour faire face à cette clientèle ambulatoire quotidienne. La formation continue était la bonne formule pour poursuivre mon apprentissage et ces réunions hebdomadaires répondaient réellement à mes besoins.

C’était le bon temps! Puis, les représentants pharmaceutiques ont eu vent de nos petites rencontres de formation continue matinales. Sûrement bien intentionnés, ils nous ont offert d’amener le petit-déjeuner pour nous faciliter la tâche. On accepta vivement cette offre sans se méfier! Puis, de fil en aiguille, ils nous ont offert d’inviter un conférencier pour présenter une mise à jour sur un des sujets répondant à nos besoins. Donc, plus besoin que chacun fouille la littérature et présente à ses collègues un sujet qui l’intéressait. De plus, le représentant nous amènerait une sommité pour présenter ce sujet et nous ferait une mise à jour beaucoup plus complète qu’on ne pourrait le faire, et ce, sans se forcer.

Tout se passait assez bien, le représentant organisait tout! Même parfois, il nous suggérait, subtilement, un sujet et un conférencier vedette. Il s’occupait de tout, on avait qu’à écouter et parfois poser des questions. C’était la belle vie. Mais, les sujets n’étaient pas toujours appropriés pour nos besoins. Le présentateur décrivait souvent de nouvelles molécules et quel hasard, il parlait beaucoup des « pilules » du représentant en vantant leurs mérites. Quel piège qu’on ne voyait pas toujours, car la présentation était montée pour en faire ressortir les bienfaits! Finalement, la majorité des présentations étaient sur de nouvelles molécules et ne répondaient pas à mes réels besoins de formation.

On pouvait se poser la question : Est-ce que j’ai appris quelque chose pour modifier ma pratique au bénéfice de mon patient? Est-ce que cette présentation va modifier mon approche, modifier mon choix thérapeutique?

C’était fini le bon temps!

Dr André Jacques, LCMC, CCFM, FCMFC
Un retraité heureux!

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