Lettre du DPCPublié le 25 juillet 2018

À l’heure actuelle, les attentes et les comportements des patients connaissent de profonds changements. De plus en plus nombreux à vivre avec une maladie chronique, ils cherchent à trouver le moyen d’être plus autonomes et de développer leur capacité à prendre soin d’eux-mêmes pour ainsi maximiser leurs chances de rester à la maison et de mener la vie la plus normale possible malgré la maladie. Le pourcentage de la population québécoise qui est atteint d’au moins une maladie chronique est aujourd’hui estimé à plus de 50 %. Il y a donc plusieurs millions de personnes qui apprennent à vivre chaque jour avec leurs problèmes de santé et qui élargissent de diverses manières leurs compétences en matière de soins. 

Ce désir d’acquérir de nouvelles compétences est aujourd’hui appuyé par un solide mouvement de démocratisation de l’information médicale, notamment grâce à Internet. La qualité de l’information qui s’y trouve, considérée comme douteuse par plusieurs, se structure et s’améliore pourtant constamment. Les patients et leurs familles ont accès aujourd’hui à des sites de plus en plus fiables, parfois générés par leur propre organisation de santé. De plus, le nombre d’outils électroniques d’autosurveillance (Apple Watch, Fitbit) toujours plus sophistiqués les uns que les autres et la disponibilité grandissante d’outils d’autodiagnostic plus dignes de confiance et alimentés par la force de l’intelligence artificielle augmentent constamment. 

Nous sommes donc à l’heure d’un virage culturel majeur en santé. Les connaissances des patients s’accroissent considérablement non seulement grâce à des expériences de soins très riches, parfois prolongées et intenses, mais aussi par l’avènement d’une technologie de pointe qui facilite l’apprentissage et la prise de décision. Par le truchement des CI(U)SSS, de la RAMQ ou encore de l’INESSS, le MSSS prend en ce moment la mesure de ce virage et réagit en consolidant les approches de partenariat avec les patients, reconnaissant ainsi la volonté de ces derniers de s’engager davantage et de participer activement au processus de soins. À preuve, depuis le 22 mai 2018, les Québécois peuvent accéder à leurs propres données de santé en consultant le Carnet santé Québec. 

Les patients partenaires participent activement à l’amélioration de la qualité des soins offerts dans les CI(U)SSS, à la recherche ou encore à l’enseignement afin de favoriser la compréhension de ce virage et à mieux le gérer. Par exemple, l’un des défis complexes à relever consiste à comprendre et à anticiper les effets du savoir plus poussé qu’ont les patients sur la pratique quotidienne des cliniciens et sur leur manière d’entrer en relation avec leurs patients. En effet, recevoir en consultation des patients qui se présentent avec des hypothèses de diagnostic plutôt qu’avec une description de leurs symptômes soulève un certain nombre d’enjeux collaboratifs qui viennent remettre en question la nature même du lien médecin-patient. Certains peuvent y voir une menace, mais il pourrait tout autant s’agir là d’un levier de responsabilisation majeur dont on pourrait bénéficier. 

Cet exemple parmi tant d’autres illustre la raison pour laquelle il semble essentiel que, dans le domaine de la santé, le développement professionnel continu (DPC) prenne bien la mesure de ce virage et trouve des solutions pour mieux préparer les médecins en exercice à s’ajuster et à profiter d’un changement qui va continuer de prendre de l’importance dans les mois et les années à venir. Que des patients prennent conscience de la nécessité de développer leurs compétences est une excellente nouvelle pour notre société; c’est d’ailleurs une réalité bien présente et qui ne fera que s’accentuer. Il n’est probablement pas souhaitable que des résistances émergent sur le terrain simplement parce qu’on ne sait pas comment intégrer ce nouveau paramètre à l’équation actuelle.  

Les solutions pour revitaliser le DPC dans ce domaine sont multiples, mais quelques-unes nous semblent plus essentielles que d’autres. D’abord, il faudrait inviter les patients plus souvent, voire systématiquement, à réfléchir avec les leaders en DPC sur les besoins en formation médicale continue et en ajustement des pratiques cliniques ainsi que sur la manière d’y procéder. Ainsi, des ponts durables pourraient s’instaurer avec les patients, d’une part, et les médecins pourraient-ils, d’autre part, mieux comprendre les besoins établis à partir de leur propre expérience, notamment en matière de développement des compétences transversales comme la collaboration, la communication, l’éthique ou encore le professionnalisme. 

Ensuite, à l’instar de ce qui se fait en formation initiale, les patients pourraient être invités à participer plus activement au développement des activités de DPC, et même à titre de coformateurs. Par exemple, la Faculté de médecine de l’Université de Montréal demande la contribution de patients pour former ses étudiants sur la collaboration et sur l’éthique clinique, mais aussi dans le cadre de différentes activités pédagogiques axées sur le renforcement de la réflexivité ou sur la gestion des situations humaines complexes. Les patients sont ainsi amenés à jouer le rôle de mentors auprès des étudiants afin que ces derniers bénéficient de leur perspective singulière et d’un accompagnement personnalisé devant des défis concrets que pose la relation médecin-patient. Voilà autant d’exemples qui peuvent être adaptés au contexte particulier du DPC. 

À l’heure des programmes de rétroaction et d’autoévaluation de la pratique, des expériences sont en cours pour bien comprendre comment s’assurer de la participation efficace des patients dans l’évaluation des pratiques médicales, et ce, par d’autres moyens que le seul questionnaire sur la satisfaction généralement utilisé. Nous soulevons ici des questions méthodologiques complexes, mais solubles, qui vont certainement améliorer la justesse des commentaires reçus de la part des patients ainsi que la pertinence des ajustements suggérés en tenant compte des enjeux en question. 

Bref, comme nous avons pu le constater lors du dernier sommet sur l’Avenir de l’éducation médicale au canada (AEMC), qui s’est tenu au début du mois de mai à Ottawa, la voie de l’expérimentation avec les patients s’ouvre actuellement en DPC et il nous semble essentiel de saisir cette chance pour finalement mettre en place un partenariat durable dont peuvent bénéficier les médecins en exercice, tous les professionnels de la santé et la population en général.

 

Vincent Dumez, patient partenaire et Dr Philippe Karazivan

Codirecteurs, Centre d’excellence sur le partenariat avec les patients et le public

Faculté de médecine, Université de Montréal

 

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